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Un conte de Noël

Un conte de Noël
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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.

« Restez chez vous »
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J’ai reçu chez moi cette année, fin juillet ou début août, une intrigante plaquette.

Rien sur l’enveloppe n’indiquait une provenance précise. Tout au plus pouvais-je être certain que c’était bien les services postaux français qui avaient pris en charge ce courrier.

Quant à la plaquette, elle était ce qu’on appelle généralement un recueil de poèmes.

Le mot de poème semble exagéré.

Des textes courts et simples, numérotés, respectant des règles prosodiques évidentes et connues, dépourvus de toute originalité manifeste.

Pas de titre, pas de nom d’auteur, pas de nom d’éditeur ; en fin de volume une date : 2009.

*

J’ai garé ma vieille auto au bout de la route et j’ai fait à pied le reste du chemin.

C’était un paysage rural d’une banalité affligeante, la platitude des champs, que le ciel noir voulait assassiner. Mais les champs ne sont jamais si plats, ni si sombre le ciel de midi.

Le chemin n’avait pas l’air de monter, mais il disparaissait à l’horizon très proche. Qu’y aurait-il après ?

*

— Nous n’allons tout de même pas parler de cela.

— Non, en effet. Mais alors, de quoi ?

— Oui, pourquoi parler ?

Ce furent les premiers mots, au vrai peu engageants, après qu’il m’eut mis une tasse de café sous le nez, que m’adressa mon hôte en désignant du doigt son recueil que j’avais eu l’imprudence de poser sur la toile cirée de la cuisine.

*

J’ai dû rester tout au plus une vingtaine de minutes. Une vingtaine de minutes d’une densité effrayante. Je n’étais pas intimidé.

La nécessité de parler avait été évacuée par le maître, d’emblée.

Pourquoi des questions à la con ? Des réponses à la con.

Nous avons bu le café en silence. Quand je suis reparti, il pleuvait.

*

Le temps que j’ai passé à chercher qui pouvait bien être l’auteur de ces textes, tout en me demandant pour quelle raison on me les avait envoyés, valait bien ces vingt minutes de silence dans une cuisine pauvre.

 

À un moment, tout de même, le maître s’est saisi de la plaquette que j’avais posée sur la toile cirée. Il est allé à la fin du volume, et m’a montré la date. 2009.

Puis il m’a interrogé du regard : vous avez compris ?

J’ai fait oui de la tête.

*

J’écrirais volontiers ici, dans cette chronique de Noël, tout ce que cet échange de silence a produit en moi. Mais ce serait faire un peu de la mystique à deux balles.

La charge critique, d’un côté, qui ne mérite rien d’autre que son engloutissement numérique immédiat, quelque conservée pour rien qu’elle soit dans une gabegie d’électricité nucléaire. Le reste, que je ne sais pas nommer, et qu’il vaut mieux cacher.

Il est idiot, et certainement vulgaire, de publier un livre. Les gens s’ennuient.

*

Dans la vieille salle à manger du maître, la bibliothèque est petite, encadrée de deux râteliers à fusils.

— La campagne ici est encore plus dégueulassement polluée que vos villes. On y est bien aussi.

*

Quelques semaines plus tard, je retournais dans un théâtre.

Avant et après une représentation sans intérêt particulier, un brouhaha de bavardages.

Et l’impression soudaine que ce grand hall était une salle d’attente ; que les gens attendaient là qu’on les abatte. Qu’ils le demandaient sourdement. Qu’ils en priaient, quelque horreur que leur inspire ce verbe, des forces du mal auxquelles ils sont vaguement heureux de ne pas croire.

*

Je vais plus loin : si un jour tu écris, soumets ton poème à l’oreille exercée d’un Mécius, à celle de ton père, à la mienne ; puis renferme neuf ans ton parchemin dans la cassette ; tu pourras le détruire, tant qu’il n’aura pas vu le jour ; mais le mot une fois parti ne revient plus. 

*

Les mots du vieil Horace disent assez ce que vaut cette chronique aux airs initiatiques. J’aimerais beaucoup que l’on doute de la véracité des maigres faits que je rapporte. Et qu’on me reproche d’avoir appelé maître une femme de presque vingt ans ma cadette.

*

Pour Noël, s’il n’est pas trop tard, demandez des armes. Ou pitié. Ou pardon. Des choses utiles, en tout cas. Démerdez-vous.

Joyeux Noël.

Pascal ADAM

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