ESS & Culture (7) – Stéphane Bossuet et Artenréel : l’important essor des coopératives d’artistes en Alsace

Né en 1959, Stéphane Bossuet est le fondateur et directeur de la coopérative d’activité et d’emploi Artenréel – première CAE française dédiée, en 2004, au domaine culturel. Elle est née à la suite de deux événements : la création du statut de Coopérative d’intérêt collectif, établi par la loi du 17 juillet 2001, et la remise du rapport Latarjet sur le spectacle vivant (2004). Stéphane Bossuet exerce également la fonction d’administrateur du réseau « Coopérer pour entreprendre ».

Le 14 novembre dernier, le Labo de l’ESS organisait une première rencontre publique autour des questions culturelles. Près d’une dizaine d’intervenants – universitaires, acteurs locaux, conseillers culturels – se sont succédé tout au long de l’après-midi, pour apporter leur éclairage propre à cette problématique spécifique. Profession Spectacle s’en fait l’écho, sans (encore) commenter, par la publication d’une série de retranscriptions des différentes interventions.

[Extraits de son intervention]

Dès la création d’Artenréel se posaient déjà les questions de nécessité de coopération et de mutualisation : comment nos modèles dans le secteur culturel pouvaient-ils évoluer ? Je travaillais à l’époque sur l’accompagnement des entreprises artistiques. Nous avons cherché à faire se rencontrer ces entreprises artistiques, avec le modèle des CAE et le monde coopératif. Les ambitions et les revendications des collectifs (troupes, fabriques…) trouvaient dans une CAE un levier assez pertinent pour aller plus loin.

Des coopératives coordonnées par une SCIC

Les CAE ont une force : leur ancrage, leur présence sur un territoire. Artenréel a commencé en 2004 à Strasbourg, avant de s’étendre à l’Alsace, puis au Grand-Est. Après trois ou quatre années d’expérience d’Art en Réel, le territoire a manifesté son intérêt pour la démarche des CAE, pour aller vers une thématique autre, avec la loi Borloo de 2009, centrée sur les services à la personne. Nous avons créé une deuxième coopérative, puis une troisième sur la multi-activités qui est l’âme générique des CAE, puis une quatrième dans les reconstructions…

À partir de la troisième CAE, nous nous sommes dit qu’il fallait consolider nos modèles économiques. L’idée était de mutualiser un certain nombre de services pour ces entrepreneurs, en pensant à l’organisation d’une Coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui serait chef d’orchestre, régulateur, fusible, de notre fonctionnement des CAE. Cette SCIC est à la fois l’outil de mutualisation de services « back office » (comptabilité, juridique, contrats, etc.) et un outil au service du développement du territoire. La SCIC permet, par l’accueil et l’intérêt collectif de ces projets-là, d’imaginer autre chose que des services aux CAE. Cela nous a permis de créer d’autres structures autour de cette SCIC.

Sur les CAE en tant que telles, nous sommes environ 450 entrepreneurs salariés. Il y a par ailleurs un bureau de production, avec une quarantaine de personnes. Dans l’écosystème, il y a d’autres structures qui ne sont pas des CAE. En tout, nous parlons de 500 à 600 personnes sur la seule zone strasbourgeoise.

Importance du modèle économique

Au départ, nous avons fait allégeance à des financeurs un peu classiques sur les questions d’émergence et d’innovation. Très vite, il a fallu penser à une consolidation, et c’est là où ça devient plus complexe. Par le principe des CAE, nous sommes déjà sur un modèle économique 50-50, puisqu’il y a, comme le disait Odile Lafond, une rétribution à la contribution, par une contribution coopérative qui correspond à 50 % du financement du modèle.

Nous avons donc des financements publics, au nom de l’intérêt général, pour accueillir des nouvelles personnes, et c’est pendant leur parcours d’accompagnement que ces dernières vont contribuer au modèle économique de la coopérative, en y participant à hauteur de 10 % de leur chiffre d’affaires. Ensuite, ces personnes vont devenir sociétaires, donc s’engager dans le modèle coopératif de façon militante et entrer au capital social de la coopérative.

C’est vrai que, si on a commencé par le secteur artistique et culturel, une manière de consolider et de pérenniser le modèle sur la région Alsace fut d’ouvrir à d’autres champs du territoire, en élargissant à un projet de transformation sociale : les artistes en sont un des leviers, mais pas que… C’est intéressant de voir comme l’éco-construction, les services à la personne, les activités de consultant, forment un tout, ainsi qu’une vraie richesse pour les artistes eux-mêmes.

Financements publics et subventions privées : une solution pérenne ?

L’ADN de la CAE, si l’on y met derrière une notion de métier et de professionnalisation, ne peut pas se dispenser de financements publics ou privés, parce que le cœur de notre mission est l’intérêt général : c’est de pouvoir accueillir sans discrimination tout porteur de projet. À la différence d’une société de portage par exemple, le public des CAE est à 80 % des demandeurs d’emploi ou des bénéficiaires d’aides sociales au démarrage.

Pour remplir cette mission d’intérêt général, afin d’assurer cet accompagnement, on réclame évidemment des financements publics et privés. Pour autant, il y a une contribution qui vient compléter ce besoin d’argent et qui est auto-générée par la solidarité des coopérateurs ; du fait que leur modèle ait grandi au sein de la coopérative, ils contribuent à son modèle économique.

C’est le pari de l’ESS d’être capable de construire ce modèle hybride, dans lequel d’une part des entrepreneurs sont capables de créer de la valeur ajoutée sur un territoire par la production de biens ou de services, et d’autre part les territoires eux-mêmes gardent ces entrepreneurs. Il est important que des designers et des illustrateurs ne foutent pas le camp à l’autre bout du monde, parce que nous avons besoin de ces talents.

Nous travaillons avec des personnes qui sortent des beaux-arts, des écoles d’art et d’arts appliqués. Elles n’ont jamais été salariées d’une structure quelconque. L’incitation à monter leur entreprise, c’est un peu casse-gueule. Nous avons tous des responsabilités par rapport à cette situation et avons donc intérêt à promouvoir ces modèles. Là est l’enjeu : nous accompagnons et avons besoin de moyens pour accompagner ces gens à entreprendre. Une fois qu’ils savent entreprendre, alors il y a évidemment une rétribution pour le territoire qui est tout à fait pertinente.

Modèle économique et évaluation d’impact : quels outils pour calculer la valeur ajoutée ?

Il est clair que les indicateurs du PIB sont insuffisants pour démontrer la valeur produite par ces biens et ces services. Nous avons fait l’expérience, il y a environ quatre ans, d’une mesure d’impact sur Art en Réel, soutenue par l’Eurométropole de Strasbourg, avec une volonté de la collectivité de pouvoir démontrer ensemble la création de valeur.

Nous avons cherché de nouveaux indicateurs économiques, afin de compléter les chiffres existants : 500 emplois créés, 5 millions de chiffre d’affaires… Nous avons utilisé la méthode du SROI (retour social sur investissement), au cours d’étude qui dura près de six mois, et en avons sorti un marqueur assez intéressant, puisque nous avons identifié un SROI de 5,3 dans notre évaluation d’impact : pour un euro investi par la collectivité, on avait une rétribution de plus de 5 euros sur le territoire en création de valeur et de richesse. L’Eurométropole a trouvé que le pari valait le coup.

Nous avons aujourd’hui un axe stratégique, au niveau du réseau « Coopérer pour entreprendre », qui est complètement focalisé dessus : quelles coopératives d’activité et d’emploi vont prendre le risque de mesurer les impacts sociaux, pour donner une valeur et défendre cette valeur dans la promotion de ce que nous faisons ? 5 euros pour 1 euro, c’est tout de même pertinent.

Propos retranscrits par Élodie NORTO et Pierre MONASTIER

Lire tous les volets de notre série :



ATELIER « ESS & CULTURE » AUX BIS DE NANTES
18 JANVIER 2018 À 16H

Dans le cadre des BIS de Nantes, le 18 janvier prochain, Profession Spectacle organisera un atelier sur le thème : « Une économie sociale du spectacle est-elle possible ? » Il réunira :

  • Philippe Kaminski, ancien président de l’ADDES et actuel représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte d’Ivoire (RIESS)
  • Bernard Latarjet, conseiller culturel, auteur d’un rapport sur ESS & Culture pour la Fondation Crédit Coopératif
  • Stéphanie Thomas, présidente de l’Ufisc

Atelier modéré par Pierre Monastier, rédacteur en chef de Profession Spectacle.



Crédits des photographies : Pierre Monastier / Profession Spectacle



 

Related posts

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :