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ESS & Culture (2) – Bernard Latarjet : un rapprochement nécessaire de la culture et du social

ESS & Culture (2) – Bernard Latarjet : un rapprochement nécessaire de la culture et du social
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Bernard Latarjet, conseiller culturel, travaille actuellement sur un rapport qui étudie l’importance de l’ESS dans le secteur culturel et sur les enjeux relatifs aux statuts, aux financements… Au début des années 90, il fut membre du cabinet de Jack Lang et a dirigé – entre 2006 et 2010 – l’association chargée d’organiser Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture. Il interviendra dans le cadre des BIS de Nantes, au cours d’une table ronde organisée par Profession Spectacle, le 18 janvier prochain.

Le 14 novembre dernier, le Labo de l’ESS organisait une première rencontre publique autour des questions culturelles. Près d’une dizaine d’intervenants – universitaires, acteurs locaux, conseillers culturels – se sont succédé tout au long de l’après-midi, pour apporter leur éclairage propre à cette problématique spécifique. Profession Spectacle s’en fait l’écho, sans (encore) commenter, par la publication d’une série de retranscriptions des différentes interventions.

[Extraits de son intervention]

Nous parlons de 35 000 entreprises culturelles relevant de l’ESS, c’est-à-dire n’appartenant pas au service public de façon caractérisée, labellisée, reconnue, et n’étant pas purement lucrative. Sur ces 35 000 entreprises, qui correspondent très globalement aux critères de définition de l’ESS tels qu’ils sont inscrits dans la Loi Hamon, il y en a à peu près 31 000 qui sont des associations – autant dire la très grande majorité !

31 000 associations : entre adaptation et menace

Avons-nous conscience de ce qu’elles représentent en termes d’offres de biens et de services artistiques et culturels, de publics rassemblés, de territoires couverts, d’innovations créées, et notamment de prise en compte des droits culturels tels qu’ils ont été définis par la récente déclaration de Fribourg ?

Ces 31 000 associations ou 35 000 entreprises culturelles sont aujourd’hui celles qui sont les mieux adaptées à la transition culturelle. Et pourtant, ce sont les plus menacées, les plus fragilisées par l’évolution des financements publics, qui représentent entre 40 et 50 % en moyenne de leur budget.

Qu’allons-nous perdre si, du fait de cette aggravation éventuelle dans leur modalité de financement, nombre d’entre elles disparaissent ? Je pense que la conscience de ce que représentent ces entreprises et des menaces qui pèsent sur elles est encore très largement insuffisante. Nous devons nous mobiliser pour améliorer ce degré de prise de conscience.

Des nombreuses rencontres que j’ai eues avec les uns et les autres, je tire à la fois un plaidoyer en faveur de ce rapprochement de l’ESS et de la culture mais, en même temps, une mesure, des freins, des contraintes, des dangers, des limites, et aussi des conditions de ce développement qui ne sont pas faciles à réunir.

Première exigence : la coopération sous toutes ses formes

En tout cas émergent de ce plaidoyer deux exigences fortes et liées. La première est celle de la collaboration, de la coopération sous toutes ses formes, non seulement à l’intérieur des entreprises, mais aussi entre les entreprises, dans un monde qui est plus historiquement caractérisé par l’individualisme, l’hyper concurrence, la compétitivité, la recherche à tout prix de l’identité et de la reconnaissance individuelles.

La coopération correspond évidemment à un besoin d’économie. Mais ce n’est pas le besoin essentiel tel que je l’ai perçu dans mes rencontres. Il y a surtout un besoin de développement des projets, de diversification des activités, de rassemblement de divers partenaires pour avoir accès à de nouveaux services, et donc à de nouvelles ressources ; un besoin aussi de constituer des forces de négociation, de concertation, avec les autorités financières que la pulvérisation, que l’émiettement excessif des entreprises rend aujourd’hui de plus en plus difficile. Il y a enfin ce besoin d’enrichissement des activités, dans cette nouvelle logique qui est celle de la démocratie culturelle et des droits culturels.

Bien sûr, ces formes de collaboration sont extrêmement diverses. Elles varient selon la vocation et la nature de l’activité de ceux qui collaborent ; elles varient par ce que l’on partage : des lieux, des moyens, des projets, des valeurs, des risques, des ressources, etc. Et cela, selon des degrés très différents et des formes de gestion très différentes.

Deuxième exigence : la consolidation et le renouvellement des modèles économiques

Christian Sautter dit : « Il faut transformer les entreprenants en entrepreneurs ». Ce renforcement de l’entreprenariat implique le renouvellement de leurs modèles économiques dans un contexte de plus en plus contraint. Tout d’abord et sans insister, je rappelle que le diagnostic n’est pas triste.

Premier point : l’offre continue globalement d’augmenter beaucoup plus vite que la demande. Je me permets d’utiliser sans aucun scrupule ces deux termes. Les créations et les productions sous toutes leurs formes augmentent en nombre beaucoup plus vite que leur public, si bien que la régulation des différentes filières de production dans le monde de la culture devient de plus en plus difficile. Les phénomènes d’asphyxie sont de plus en plus nombreux ; la précarisation des entreprises s’accroît, notamment des entreprises qui se trouvent en amont, c’est-à-dire les entreprises créatrices et productrices.

Deuxième point : l’aggravation de la précarité par la suppression des contrats aidés.

Troisième point : la saturation des crédits publics dans le financement de l’existant et l’impossibilité pour les entrants, pour ceux qui sont porteurs de nouveaux projets, de nouveaux enjeux et de réponses à ces enjeux qui ne sont pas jusqu’à présent couverts par les formes classiques d’entreprises culturelles, d’entrer dans cette économie. Ce phénomène de saturation des crédits publics est très préoccupant.

Une précarisation accrue

Cette précarisation s’accroît évidemment d’autant plus que les associations n’ont pratiquement pas de fonds propres ; elles sont même dissuadées d’en constituer parce que, quand elles en constituent, certains de leurs bailleurs de fonds publics en profitent pour trouver l’argument de réduire leur subvention.

Cette fragilité structurelle de la situation financière des entreprises crée évidemment des difficultés dans les dialogues qu’elles peuvent avoir, notamment quand elles portent des projets de développement, pour accéder à l’ingénierie financière des institutions financières qui, normalement, doivent pouvoir les entendre et les aider.

On a aussi beaucoup évoqué dans nos rencontres la multiplication des commandes publiques en substitution aux subventions, avec l’argument de la réglementation européenne. La situation des entreprises se trouve de moins en moins stable dans les rapports qu’elles entretiennent avec ces bailleurs publics.

On a également évoqué dans ces facteurs de fragilisation des situations économiques des entreprises la quasi absence d’outils d’évaluation des effets qui ne sont pas évalués et qui sont de plus en plus importants dans les négociations avec les pouvoirs publics et avec les financeurs : effets sociaux, urbains, territoriaux… Il y a une nécessité à ne plus se contenter de la fréquentation publique des manifestations, des spectacles, etc.

Voilà les principaux éléments du diagnostic sur la situation économique.

Sept voies de réflexion, d’action et de proposition

Par rapport à ce diagnostic, nous avons évoqué, dans nos dialogues, sept voies d’action, d’effort, de proposition.

1) Formation et professionnalisation des entreprises et des responsables

2) Accompagnement

Les financements publics à l’accompagnement sont aussi en train de se réduire dans plusieurs régions, par désengagement de certaines collectivités territoriales qui le finançaient traditionnellement.

3) Collaboration : se rassembler pour être plus solide.

4) Diversification des activités, des services, de l’offre, pour diversifier les ressources.

5) Amélioration de la diffusion

Là aussi, je parle crûment : élargir les clients. Trop souvent, les entreprises culturelles se contentent de « remplir des salles ». De plus en plus de directeurs nous disent : « Nos salles sont pleines mais ça ne suffit plus ».

6) Mise en place des outils d’appréciation des impacts réelles de l’action des entreprises à faire valoir aux partenaires financiers.

7) Adaptation de l’ingénierie financière existante à la situation particulière de ces entreprises culturelles.

J’évoquais l’insuffisance des fonds propres ; il faudrait également parler des contraintes spécifiques liées à la création dans le secteur de l’art et de la culture. L’économie culturelle est une économie de prototypes : la création, c’est long ; la mise en place d’un nouveau bien – que ce soit une œuvre d’art ou un service – prend du temps. Entre le moment où commence le travail de la mise en chantier d’un bien nouveau et le moment où les premières recettes issues de la création de ce bien sont disponibles, il peut s’écouler des durées relativement longues. Aujourd’hui, les outils financiers classiques dont on dispose répondent peu à ces contraintes spécifiques.

Un déficit de connaissance et de reconnaissance

Pour conclure. À l’évidence, dans l’ensemble de ces déplacements que j’ai pu faire en France, j’ai été frappé par la qualité à la fois professionnelle et humaine des expériences, des réalisations, des réussites, et de leurs promoteurs ; j’ai été frappé par leur caractère marginal quantitativement, par rapport à l’ensemble du paysage aujourd’hui de productions et de diffusions culturelles sur le territoire. Nous sommes encore, dans le monde de l’ESS, l’exception qui confirme la règle.

J’ai été également frappé par l’extraordinaire déficit de connaissance, de reconnaissance, de capacité de promotion. La connaissance, c’est-à-dire avoir des données, rassembler des éléments chiffrés, constituer des argumentaires qui reposent sur un maximum de connaissances de la réalité, n’est pas facile.

Mais aussi la question de la reconnaissance : dans les semaines qui viennent, nous vous proposerons un protocole de tentatives de mobilisation un peu plus offensif sur ce terrain culture et ESS, tant vis-à-vis de l’État, des élus, des organisations professionnelles, des réseaux, que des financiers.

Question de Hugues Sibille – Est-ce qu’aujourd’hui entreprise culturelle et entreprise sociale sont des modalités d’entreprendre qui sont proches ? Parce que c’est entreprendre avec une finalité qui est plus celle de l’intérêt général, de l’utilité sociale. Partages-tu cette intuition qu’il y a beaucoup à creuser en se rapprochant ?

Je la partage tout à fait. D’ailleurs, 20 % des entreprises inscrites au Gouv sont aujourd’hui des entreprises culturelles, ce qui montre un rapprochement croissant de ces dernières du mouvement des entreprises sociales. Il y a tout de même une caractéristique plus accentuée dans le monde de la culture : c’est le caractère « prototypal », difficilement reproductible, exceptionnel, chaque fois singulier, des biens produits. La ministre rappelait que, dans les 31 000 associations culturelles aujourd’hui, il y en avait plus de la moitié qui œuvrait dans le domaine du spectacle vivant. Dans cette moitié des 31 000, il y a une grande majorité d’associations créées et dirigées par des artistes, dont l’objectif est de créer des œuvres, et bien entendu de les diffuser, de les partager. D’où l’extraordinaire diversité de ces entreprises, de leur activité et de leur économie.

Propos retranscrits par Élodie NORTO et Pierre MONASTIER

Lire aussi :



ATELIER « ESS & CULTURE » AUX BIS DE NANTES : 18 JANVIER 2018 À 16H

Dans le cadre des BIS de Nantes, le 18 janvier prochain, Profession Spectacle organisera un atelier sur le thème : « Une économie sociale du spectacle est-elle possible ? » Il réunira :

  • Philippe Kaminski, ancien président de l’ADDES et actuel représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte d’Ivoire (RIESS)
  • Bernard Latarjet, conseiller culturel, auteur d’un rapport sur ESS & Culture pour la Fondation Crédit Coopératif
  • Stéphanie Thomas, présidente de l’Ufisc

Atelier modéré par Pierre Monastier, rédacteur en chef de Profession Spectacle.



Hugues Sibille et Bernard Latarjet (crédits : Pierre Monastier / Profession Spectacle)



Crédits de toutes les photographies : Pierre Monastier / Profession Spectacle



 

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