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ESS & Culture (9) – Christine Sinapi, économiste : « Le premier objectif de la culture n’est pas utilitariste, mais l’émancipation ! »

ESS & Culture (9) – Christine Sinapi, économiste : « Le premier objectif de la culture n’est pas utilitariste, mais l’émancipation ! »
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Diplômée de l’ESS en 1995, Christine Sinapi commence par travailler dans l’entreprise Philips Lighting, avant de rejoindre en 2001 la Burgundy School of Business, anciennement ESC Dijon-Bourgogne, où elle obtient son doctorat ès sciences économiques en 2009. En 2012, l’économiste prend notamment en charge l’équipe de recherche en management culturel avant de devenir, en septembre dernier, directrice académique et du développement pédagogique de l’école.

Le 14 novembre dernier, le Labo de l’ESS organisait une première rencontre publique autour des questions culturelles. Près d’une dizaine d’intervenants – universitaires, acteurs locaux, conseillers culturels – se sont succédé tout au long de l’après-midi, pour apporter leur éclairage propre à cette problématique spécifique. Profession Spectacle s’en fait l’écho, sans (encore) commenter, par la publication d’une série de retranscriptions des différentes interventions.

[Extraits de son intervention]

Importance du management culturel au sein de la BSB

La Burgundy School of Business (BSB) est une école de management basée à Dijon et qui compte aujourd’hui trois autres campus, à Paris, Lyon et Beaune. En 1991, l’école crée le premier master européen en management culturel : le MS MECIC – Management des Entreprises Culturelles et Industries Créatives. En septembre dernier, la BSB a rassemblé l’ensemble de ses ressources au sein du Center for Arts & Cultural Management [Centre pour les arts le management culturel, NDLR]. Ce centre, unique en France sur ce secteur, regroupe cinq programmes, une équipe de recherche, des actions en entreprenariat culturel et 200 étudiants.

Insuffisance de la forme juridique pour relever de l’ESS

Au sens le plus étroit du terme, le management culturel considère l’ensemble des techniques ou des attitudes qui vont permettre de gérer une entreprise qui a pour objet la créativité artistique ou culturelle.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’entreprenariat culturel qui a effectivement des proximités avec l’économie sociale et solidaire (ESS). Il y a cinq ans, j’ai coordonné une étude sur les coopératives. Deux autres études sont aujourd’hui en cours : la première sur le financement de l’entreprenariat culturel, en partenariat avec France Active ; la seconde, européenne, sur les impacts socio-économiques de l’entreprenariat culturel.

Indépendamment de tout l’intérêt que l’on peut porter aux sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) et aux sociétés coopératives participatives (SCOP), la clef d’entrée par le seul critère de la forme juridique pour qualifier une organisation culturelle de coopérative ou même relevant de l’ESS me paraît un peu étroite. Dans l’étude que j’ai menée, on voit qu’il n’y a pas de cohérence.

Spécificité du modèle économique français

Par rapport aux modèles économiques et au poids des revenus issus du public, de la volonté des bénéficiaires de payer des produits et des services, on peut distinguer l’Europe du Sud de l’Europe du Nord, et encore même des modèles anglo-saxons. Il y a différentes segmentations que l’on peut faire selon le critère qui est retenu.

Pour la France, la clef d’entrée ou les éléments un peu discriminants sont certainement historiques, relevant de la régulation, des dimensions institutionnelles et légales qui ont été mises en place, des dispositifs d’accompagnement et de financements dont on dispose et que beaucoup de pays nous envient d’ailleurs, même si on les trouve peut-être insuffisants. Il y a également un rapport à la politique culturelle et aux financements publics qui est très différent, si on considère les pays anglo-saxons, avec plus largement les Pays-Bas, tête de file aujourd’hui d’une vision très libérale de la politique culturelle. En revanche, les États du Sud, voire l’Amérique du Sud, sont très proches du « mouvement français » – puisqu’on a tendance à l’appeler ainsi.

Public / Privé : l’ESS en troisième voie ?

Qu’est-ce qu’on appelle modèle économique ? On peut penser d’abord en termes purement économiques. Dans ce cas, on va avoir la formation du revenu, l’équation de profit : est-ce que les revenus qu’on génère couvrent nos coûts de production, d’activité, de création ? Pour la faire courte, il y a plusieurs parties dans ce secteur culturel :

  • une économie de prototypes, comme l’a souligné Bernard Latarjet ;
  • une industrie créative, avec des enjeux d’investissement ;
  • des biens publics au sens économique, c’est-à-dire non rivaux, non exclusifs, ce qui induit qu’on a nécessairement une perte…

Il y a donc globalement une nécessité de socialisation de l’investissement dans le secteur culturel, parce que structurellement, on va générer des pertes. La socialisation de l’investissement, de la perte, est faite de différentes manières dans le monde, mais elle est toujours nécessaire.

Ça, c’est la version très courte. On peut aussi regarder le modèle de financements, qu’on englobe souvent dans le modèle économique. C’est encore une autre discussion : modèle privé, public, hybride, partenarial… Là aussi, il y a des pistes qui ne relèvent pas que de l’ESS.

On peut ensuite aller se poser la question du business model [modèle d’entreprise, NDLR]. On vient de mener une étude sur ces business models dits soutenables dans le secteur culturel. Le principal résultat qu’on a, c’est qu’on a effectivement des business models de modes très spécifiques et qui sont très similaires à ceux de l’ESS. Par ce mode-là d’entrée, nous avons de vraies proximités.

Un point de tension : utilitarisme ou émancipation ?

Le dernier modèle, qui me tient le plus à cœur, est celui de la gouvernance. Je crois en effet que si l’on veut s’en sortir et faire un rapprochement, il conviendrait que les modes d’évaluation et de conception de l’entreprenariat culturel, comme pour l’ESS, soit pensé, non pas en termes de contributions économiques ou sociales, mais en englobant l’ensemble des parties prenantes, y compris la dimension culturelle et créative.

Le point de tension que je vois entre l’ESS et le secteur culturel, c’est celui de l’utilité. Je ne suis pas sûre qu’une entreprise culturelle ait vocation à être utile, quand bien même ce serait socialement. En tout cas, ce n’est pas la motivation première que l’on va constater forcément chez les entrepreneurs culturels.

Il me semble essentiel de revenir à ces définitions très anciennes de la valeur des entreprises culturelles, que démontrait déjà David Throsby dans les années 70. Il y a deux dimensions, économique et artistique ou culturelle.

Il ne faut pas, sous prétexte qu’on a un apport socio-économique évident, qu’on peut mesurer de plein de manières, oublier que le premier objectif de la structure culturelle n’est pas utilitariste, n’est pas de répondre à une partie prenante, mais de contribuer à une dimension émancipatrice, humaine. Il faut remettre ça en premier, et ensuite voir les proximités et les intérêts d’apprendre les uns des autres.

 

Propos retranscrits par Élodie NORTO et Pierre MONASTIER

Lire tous les volets de notre série :



ATELIER « ESS & CULTURE » AUX BIS DE NANTES
18 JANVIER 2018 À 16H

Dans le cadre des BIS de Nantes, le 18 janvier prochain, Profession Spectacle organisera un atelier sur le thème : « Une économie sociale du spectacle est-elle possible ? » Il réunira :

  • Philippe Kaminski, ancien président de l’ADDES et actuel représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte d’Ivoire (RIESS)
  • Bernard Latarjet, conseiller culturel, auteur d’un rapport sur ESS & Culture pour la Fondation Crédit Coopératif
  • Stéphanie Thomas, présidente de l’Ufisc

Atelier modéré par Pierre Monastier, rédacteur en chef de Profession Spectacle.



Crédits des photographies : Pierre Monastier / Profession Spectacle



 

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