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Disparaître ou disparaître ?

Disparaître ou disparaître ?
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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.

« Restez chez vous »
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Va, ne les envie pas ! Ne te ronge pas à regarder le succès des salopards.
C’est une moisissure qu’un rayon de soleil étanche.

Le mieux que nous puissions faire, c’est disparaître.

Je me doute bien qu’on ne va pas me comprendre tout à fait. Je l’espère, même.

Quand je dis que le mieux que nous puissions faire, c’est disparaître, je ne plaisante pas.

Il y a sans doute trop de façons de comprendre ces mots, trop de façons entre elles incompatibles. Tant mieux.

*

Mieux vaut disparaître que devenir nous-même le produit culturel, politique que nous promouvons.

Mieux vaut disparaître que devenir ce que nous sommes devenus.

Car ce que nous sommes devenus, d’ores et déjà, n’appartient plus à rien qui ait un sens.

J’ai peur, pardon, de n’être pas tout à fait clair : je parle bien de ce que nous nommons art, culture, viande, poésie, théâtre, politique, légume, foi, métier, etc.

Ce que nous sommes devenus est déjà une disparition monstrueuse.

*

Et sans vergogne nous collons ces nobles noms sur nos pauvres produits.

*

Il y a, bien sûr, des exceptions.

*

Non. Il n’y en a pas. Aucune.

(C’est plus amusant de dire cela.)

Il suffirait de dire qu’il y en a, des exceptions, pour qu’aussitôt chacun, par réflexe narcissique, se dise : j’en suis ! comme d’autres, jadis, ont dit peut-être : j’y étais !

Nous sommes tant roués à prendre de liliputiennes défaites quotidiennement répétées pour des austerlitz de l’épanouissement personnel à la con, regarde ton manuel et automanage-toi.

*

Bien sûr, cynisme ou bravitude, on peut aussi assumer la réalité, et être immensément satisfait de l’auto-pute qu’on est devenu. Cette scélératesse a considérablement trop de modèles connus ici, et je n’ai pas envie, cette fois, de leur faire de la publicité, même négative. C’est le moyen le plus certain de réussir selon le monde.

Je n’ignore pas cette tentation d’être satisfait de ses ventes et de soi et de cette vente à tout moment de soi, cette manière, tous, que nous avons, à un moment ou à un autre, d’exhiber nos chiffres ; et ensuite, c’est à qui aura les plus gros, comme d’habitude.

Je cède régulièrement, avec volupté, à cette tentation pourrie. Plusieurs fois par jour. Quand je parle en public, que je parle ou non de moi, de choses frivoles que nul ne me demande, je fabrique ma provision de chiffres. J’en arrive même à les prendre pour de l’amour.

Comme si l’amour n’était pas le premier machin vérolé de toute cette machinerie ! Comme s’il n’était pas le premier machin disparu, dont le mot n’est plus braillé que par de vieilles putains édentées de l’un ou l’autre sexe ! Comme si l’amour n’était pas cette pute elle-même, qui s’échine à couvrir un crime que tout le monde a vu commettre et sur lequel, par trouille, chacun ferme sa gueule et ses yeux.

J’en viens même à me dire parfois : continue de faire le pitre, c’est bien, fais diversion, quel sacré foutu clown sinistre…

Mais je ne fais diversion de rien, au juste. Je suis un pauvre chien d’homme de mon temps.

Et c’est un temps à disparaître.

Ou à insérer une citation pascalienne sur le divertissement et la mort.

*

Je sais. On va dire que j’exagère. Je vais d’ailleurs le dire moi-même.

J’exagère.

Admettre qu’on exagère, c’est comme concéder des exceptions.

(C’est avoir joué au dur, puis, les apparences étant sauvées, se rendre. C’est un truc de pervers, de naïf, de poète ou de politicien.)

Il y a des exceptions.

J’exagère beaucoup et il y a de nombreuses exceptions.

J’exagère tellement que tout ce que je dis est faux et il y a tant d’exceptions que ces exceptions sont la norme, c’est-à-dire l’art, la culture, la viande, la foi. Etc.

Un monde clinquant de choses disparues, un monde purement publicitaire où les choses qu’on vous vend ont l’air si belles qu’il est inconvenant de les regarder pour ce qu’elles sont, de la merde.

Ah non, non, ça ne se fait pas.

La chochotude rebellocrate a de beaux jours devant elle.

*

Ce que je dis n’est pas désespéré du tout.

Au contraire.

Si tu as fait quelque chose auquel tu tiens vraiment, ne le fais pas savoir publiquement. Ne montre rien. Reste chez toi.

Prends un autre nom. Va marcher dans les rues ou dans les forêts froides. Tue-la, cette jalousie jamais avouée qui fait que tu voudrais être comme eux, ces vendus, qui sont dans la lumière.

Va, ne les envie pas ! Ne te ronge pas à regarder le succès des salopards.
C’est une moisissure qu’un rayon de soleil étanche.

Il a une bonne gueule enfin, le psaume 36, dans la traduction de Paul Claudel, non ?

*

Il est grand temps, pour nous, de contourner ce cimetière qu’est devenue la société entière, avec ses criminels et ses moralisateurs constamment réversibles.

Et de disparaître. Donc.

*

Je dis beaucoup de choses en public ; elles n’ont aucune valeur et je le sais.

C’est pour cela, même, que je les dis.

*

Que je les dis ici, sous mon nom et sous cette photographie. C’est amusant.

Pascal ADAM

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