Où notre chroniqueur patenté se fend d’un vrai-faux journal dont les entrées dessinent en creux l’avenir analphabète et crétinoïde de ce qu’on aura hélas encore l’idée d’appeler théâtre, si jamais le gouvernement condescend quelque jour à rouvrir les lieux de dépravation qu’il finance par ailleurs.

RESTEZ CHEZ VOUS

JOURNAL

18 février. La France est toujours couvre-feuquée par ses gouvernants de rencontre ; lorsqu’elle ne le sera plus, si un tel jour doit venir, sa culture le sera par ses artistes mêmes.

MISE AU POINT

Ce n’est pas parce que je n’aime pas la plupart des choses qui se font dans les théâtres que je pourrais me réjouir qu’ils soient autoritairement fermés. Au contraire, je préférais de très loin qu’il me fût loisible de recommander aux gens de rester chez eux quand ils étaient ouverts, chacun pouvant alors exercer sa liberté. Ce qui m’amuse toutefois, c’est que les théâtres sont fermés, sans aucun contrôle parlementaire ni aucun frein judiciaire dignes de ce nom, par un gouvernement dont, en dépit qu’ils en aient, ils ont été des plus fervents soutiens, même par défaut, les scrupules en politique ne pesant pour ainsi dire rien, et dont ils dépendent ou totalement ou pour une part non négligeable ; et qu’ils ne semblent absolument pas remettre en question ce fonctionnement d’ensemble. Ils attendent juste le retour du train-train subversif ordinaire. Le retour à la normale.

FAUSSE NAÏVETÉ

— Tu penses quoi de l’appropriation culturelle ?
— C’est un synonyme d’intelligence, non ?

LA LANGUE DE MACHIN

J’avoue ne pas avoir suivi la polémique autour d’une éventuelle réécriture des pièces de Molière. Mais je n’ai pas été surpris que des gens de France Culture (deux mots, deux mensonges) aient trouvé amusant de lancer cette idée sans trop de précisions. Il est certain que nous y viendrons, hélas. Je comprends assez bien, quoique de loin, les gens qui se sont indignés.

L’école n’apprend plus, entre autres choses, le français aux enfants, et plusieurs fois ces dernières années, devant un texte en prose de Molière, certains lycéens d’option théâtre se sont écriés : « Mais c’est pas en français, m’sieur. » J’ai eu beau jeu de leur expliquer, avec bienveillance (mention obligatoire), que ce qu’ils ne parvenaient pas à lire était justement du français, à la différence du sabir qu’ils parlaient.

TEST HPR

Longtemps j’ai essayé de glisser dans un texte mon idée de test pour rire, le test HPR (j’ai renoncé à l’ordre PRH, ce test n’étant pas intrinsèquement lié à l’ignominie désormais répandue à travers le monde sous l’appellation dégueulasse de « ressources humaines »).

L’acronyme HPR vaut pour les termes : Héritier, Parvenu, Raté.

Le test HPR consiste à établir dans quelle proportion vous êtes vous-même (ou plus amusant, dans quelle proportion, vous trouvez que les autres sont) héritiers, parvenus ou ratés.

On peut en rester à des calculs très simples : H + P + R = 100 %, ou imaginer des combinaisons que je suis d’ailleurs bien en peine d’expliquer théoriquement mais qui feraient par exemple que M. Machin, metteur en scène très en vue dans les médias et universités, est à 70 % héritier, à 30 % raté, l’ensemble constituant un type 100 % parvenu.

On peut aussi estimer l’HPR champ par champ. On peut surtout s’amuser de cela. Et faire croître le ratio de ratage à mesure que la personne s’élève socialement dans un champ donné que l’on voudra bien, avec une mauvaise foi scientifique honorable, considérer comme exécrable.

Vous pouvez jouer ainsi à HPRiser vos personnalités préférées et détestées. Cela peut passer le temps lors des longues soirées de ce couvre-feu hérité de la saine tradition française des Libertés Publiques.

DIONYSOS

Parce que j’ai choisi une photo d’un clown prank américain, ces clowns qui font réellement peur, voire qui font peur dans la réalité, pour représenter Dionysos, un collègue m’interroge par messagerie interposée :

« On dirait bien que tu n’aimes pas trop notre cher dieu du vin et du théâtre. » Au moins ne m’a-t-il pas parlé des angelots bacchiques hérités, si j’ose dire, et avec des précautions en forme de guillemets, du « dévoiement romain ». Bien malgré lui sans doute Nietzsche a-t-il contribué à rendre sympathique la figure de Dionysos ; lui-même, proscrit publiant à compte d’auteur, n’avait pas spécialement anticipé qu’il deviendrait à telle ou telle génération un philosophe sympathique, quoi que cela veuille dire.

Dionysos m’apparaît avant tout, avant qu’il soit question de vin, de théâtre ou d’orgie (bacchanale), vices mineurs, le dieu de la défonce et du carnage, le dieu de la ruse et de la défonce aux fins du carnage, qui fait jouir. Un dieu fondamentalement mauvais, dont la puissance doit être à toute force circonscrite. Un dieu fou, d’une folie mauvaise et meurtrière, lié au monde des morts.

On n’apprivoise pas Dionysos. Mais on demeure en extase, conquis, devant un charnier de théâtre.

Le dieu fou est d’ailleurs le titre d’un livre de Bernard Sergent (aux Belles Lettres) comparant Śiva et Dionysos. Je trouve au hasard des pages passionnantes du Mystica de Stéphane Barsacq (chez Corlevour), une réflexion qui n’échelonne plus Dionysos à la culture indo-européenne, mais cette fois à la culture chrétienne, dont nous sommes, en Europe, les héritiers terminaux :

« Zeus, Apollon et Dionysos sont entre eux dans les mêmes rapports hiérarchiques que Dieu, Jésus et Satan. Et Athéna, la déesse vierge, fille de Zeus, n’est pas sans lien avec Marie, qui synthétise de surcroît les figures d’Aphrodite et de Déméter, à savoir l’amour et la fertilité. »

Cette équivalence hiérarchique que voit S. Barsacq entre Satan et Dionysos semble donner raison à ma pauvre intuition ; trop sans doute. Voilà qui est fort intéressant et, sans aucun doute, très discutable ; et il me semble au fond, qu’on serait beaucoup mieux avisé de discuter cela que de donner tant d’importance aux bateleurs névrosés de la politique culturelle en cours.

TEST HPR II

« La culture ne s’hérite pas ; elle se conquiert. »
Malraux

On ne trouve pas de Conquérant dans mon test HPR. Si vous avez une idée du pourquoi de cela, n’hésitez pas, écrivez-moi.

CARNET

J’apprends le décès de l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux, que je n’ai pas connu personnellement. J’ai toutefois reçu de lui une très belle lettre après que j’avais chroniqué ici même En rêve et contre tout d’Anastasie Liou. J’ai également chroniqué dans ces colonnes le très bel Apocalypse de D. H. Lawrence, traduit par Claire Vajou ; et ailleurs, par la même traductrice, le livre de Mary de Rachewiltz consacré à son père, Ezra Pound. Enfin, et presque par hasard, si j’ose dire, c’est dans le livre d’Elisabeth Bart Les Incandescentes consacré à Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo qu’on peut trouver, à propos d’Antigone, les deux ou trois seules pages imprimées évoquant une de mes pièces confidentielles.

Mes mots sont simplement ceux d’un lecteur attentif attristé, qui remercie comme il peut : de façon dérisoire.

FAUSSE NAÏVETE II

– Mais comment cela, l’intelligence ? L’appropriation culturelle, c’est atroce !

– Écoute, quand je suis né, je ne savais rien ; tout ce que j’ai appris, par imitation ou par exercice, de la marche à l’anglais, en passant par l’alphabet et ma langue maternelle, relève de l’appropriation culturelle. J’essaie de lire Shakespeare en anglais, et je ne désespère pas d’y parvenir un jour, je puis essayer de comprendre d’autres cultures, qui me sont lointaines, le Japon et l’Afrique ; et si les auteurs qui se lancent dans l’étrange idée d’écrire une pièce de théâtre no en français prennent surtout le risque (désormais banal et encouragé par la puissance publique) du ridicule, il est certain qu’ils n’abîmeront en rien la tradition japonaise.

– De ton point de vue, la lutte contre l’appropriation culturelle est une lutte contre l’intelligence ? Tu ne vois pas le pillage ?

– Le pillage est sans doute inévitable. Mais je ne vois pas le rapport.

NI CARL NI KARL

En attendant que les vraies questions que pose l’art du théâtre fassent surface, ce qui n’est pas pour aujourd’hui, mon réseau social bleu m’agonise de publicités culturelles, ou soi-disant telles, ce qu’il nomme, je crois, des « contenus sponsorisés ».

Et que me vend-on par ces temps bienheureux où le Papa Étatique ferme pour notre bien de sous-citoyens les restaurants et les théâtres ?

Eh bien, c’est magique, on me vend des auteurs dramatiques !

D’abord, l’interplanétaire Éric-Emmanuel Schmitt, voix grave veloutée de bran et quatre vestes au bas mot pour une minute de mise en vente de ses petits secrets à un public d’analphabètes crédules. Ensuite, « TriGger DarLing, Laurène Marx », deux fois prix de l’insignifiance à peu près transsexuelle-autobiographique chez ARTCENA, auto-présentation dans un sabir post-français. « Mes sources ? Mes tripes. » Je ne nommerais point ce qui en coule, justement, de cette source, mais ce n’est point limpide !

Que l’on paie ou non pour suivre ces Schmitt et Marx des temps nouveaux (ni Carl ni Karl), on comprend bien qu’il est entendu qu’il n’est, pour écrire du théâtre, si c’en est, point besoin d’avoir jamais rien lu.

Comment vous dire ?

Lisez Molière ! Lisez Les précieuses ridicules !

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.



 

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