Fini le théâtre décalé et dépoussiéré… Place au dynamitage, à l’atomisation ! Ça fait moins bourgeois, plus révolutionnaire peut-être. Dynamité, ce pauvre vieux Jean Racine ! Place au maître, au grand réformateur de notre temps : Franck Castorf. On peut voir son spectacle à la MC 93 de Bobigny ; on peut aussi rester chez soi.

Restez chez vous

Je reçois sur ma page Facebook une publicité de la MC93 (Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny) :

« Frank Castorf dynamite Bajazet. »

Je m’abstiens évidemment de cliquer sur le lien.

Il est patent que dépoussiérer, verbe dont on nous a retourné copieusement les oreilles, est vraiment obsolète, dépassé, ringard, petit-bourgeois, voire carrément de droite.

Un metteur en scène, d’ailleurs, est en lutte, c’est un combattant de la liberté ou de l’égalité ou de kessvouvoulé, il n’est quand même pas là pour faire le ménage, bordel de merde !

Il faut à présent dynamiter.

Dynamiter, c’est cool, c’est bien, c’est positif, surtout dans le Neuf-Trois. C’est l’avenir.

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Je précise ici que je me doute bien que Frank Castorf ne supervise pas dans le détail la publicité que fait sur Facebook la MC93 à son spectacle ; en somme, qu’il n’y est sans doute pour rien.

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« Frank Castorf dynamite Bajazet. »

Je ne mets pas d’italiques au titre de Racine, comme sur Facebook. Si je comprends bien, Castorf a ajouté à Racine des morceaux de texte d’Artaud sur la peste.

Je suppose que l’argument massue des progressistes de notre temps : « et pourquoi pas ? » pourrait venir à bout de n’importe quelle objection.

Je renonce donc à objecter.

Les communicants n’osent même plus dire que c’est décalé. Tout est tellement décalé que rien ne l’est plus.

Je ne sais plus quel autre génie de la mise en scène (Célie Pauthe, non ?), récemment, avait collé du Duras dans Bérénice. — Et pourquoi pas ? me direz-vous !

Non sans raison. Tout le monde fait ça.

(Tant que vous restez dans le bon camp et que l’idée ne vous traverse pas d’aller coller du Brasillach dans du Corneille, bien sûr.)

Vous voyez, tout le monde fait ça. C’est d’un convenu. C’est le plat conformisme de notre époque. L’académisme incarné. La mort.

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La page internète de la MC93 consacrée à ce Bajazet – En considérant le Théâtre et la peste (je respecte la casse idiote employée sur la page) parvient toutefois à éveiller un peu mon attention : le « maître allemand Frank Castorf » […] « fait entendre en français un théâtre explosif où la parole est reine, dangereuse et parfois mortelle. Quand les désirs longtemps refoulés finissent par désintégrer les conventions sociales. »

Yahou. « Du coup », comme disent les gosses, je clique sur le lien du tiseur, comme on dit désormais.

Eh bien, tout a l’air franchement toc et faussement trash, décalé, dépoussiéré, dynamité, atomisé (de toute façon, ces mots n’ont plus de sens) : en somme, le bourgeois pourra frissonner devant cette énième resucée de provocation adolescente et stérile des années soixante-dix.

L’important, dans ce tiseur, c’est qu’il y a de la musique cool, électrique.

Et pas un mot.

Pas un fucking traître mot de Racine ou Artaud.

Et ça, les gars, c’est top. Viendez, les bourges, on va pas vous la prendre, la teutè.

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Je précise ici que je me doute bien que Frank Castorf supervise au moins un peu les tiseurs de son spectacle ; en somme, qu’il s’y retrouve. Ne serait-ce même que publicitairement. Sans doute sait-il, Castorf, que la musique, c’est la peste. Un peu de cynisme là-dessus, et vendez !

Vendez, mes amis, vendez, il en restera toujours quelque chose, comme n’a jamais dit Voltaire (et pas plus cette phrase-ci que l’autre où il est question de mentir) !

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De lien en lien, j’arrive sur la page internète du très riche et réputé Théâtre de Vidy-Lausanne, qui produit cette merveille du théâtre dynamitoire. Je commence à lire la propagande qu’on y écrit quant à ce Bajazet : « Frank Castorf, l’un des grands réformateurs du théâtre allemand, adapte Racine et y joint des textes d’Artaud. Son théâtre explore comment, chez l’auteur classique français, le tragique de l’existence naît des confusions entre passions privées et pouvoir. »

Je vous ai laissé la fin de la deuxième phrase ; mais je me suis pour ma part arrêté à ce « explore comment ». Chez nos neutres amis suisses, on écrit donc aussi ce français dégueulasse, cette sous-novlangue universitaire dévoyée…

Je préfère m’amuser à relever que, pour dire du bien, les Suisses présentent Castorf comme un « réformateur » et les Français comme un « maître ». Chacun sa pathologie.

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Bon, je conclus. Je le trouve un peu ringard, Castorf, avec son vieil Artaud-Momo. Il ne pouvait pas nous mettre du rap ? Du bon gros rap ? Fait par les vrais Racine d’aujourd’hui qu’ils ont des trucs à dire et des gens à buter ! Un truc qui déchire sa race, quoi.

Bref, « Frank Castorf dynamite Bajazet ».

Ah, d’ailleurs, à propos, comment vous dire ? La dernière fois que j’ai vu un Allemand menacer de détruire un monument français, c’était dans le film de René Clément, Paris brûle-t-il ? Il n’y parvenait pas ; il ne tenait d’ailleurs pas tellement à le faire. Les temps ont changé.

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.