Où notre gentil chroniqueur, revenu de toutes ses frasques et errances passées, fait l’éloge sans nuances ni réserves de ces « critiques Théâtre » qu’il demande finalement à rejoindre, dans le but d’entonner avec eux de grandes hymnes anticipatrices et ufologiques.

Restez chez vous
.

L’heure est au nombre impair :

« Si un homme fait des calculs numériques très complexes en sachant qu’il sera fouetté toutes les fois qu’il obtiendra pour résultat un nombre pair, sa situation est très difficile. Quelque chose dans la partie charnelle de l’âme le poussera à donner un petit coup de pouce aux calculs pour obtenir toujours un nombre impair. »
Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

Il me paraît évident que cette parabole dit parfaitement notre temps.
On dirait que le nombre impair correspond aujourd’hui, non pas à diverses émancipations et progrès souhaités et très diversement souhaitables, mais aux discours sur ces vues-là de l’esprit.
Notre temps est violent et il n’est gros que de violences. Je ne vois pas pour quelle raison nous devrions nous en plaindre.

Les exemples de nombre impair abondent.
Le destin, la Providence, le hasard, ou simplement un courriel du rédacteur en chef de l’illustre publication que vous avez l’heur de lire, m’en a fourni un.
Il s’agit d’un communiqué de presse dont je vais citer l’intitulé rédigé en post-français ordinaire :

« 57e palmarès

Prix du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse »

« Critique Théâtre », c’est français comme est français « expérience client ». Management et marketing sont les mamelles de la culture.

Il faut citer ici l’intégralité du paragraphe consacré à la « critique Théâtre », qui est un nombre impair presque pur :

« En attribuant à Clément Hervieu-Léger, le Grand Prix Théâtre, la critique salue le travail d’un artiste délicat, exigeant. L’ensemble du palmarès Théâtre révèle de belles nuances anticipatrices et politiques d’une société féministe non genrée et plus égalitaire. Ainsi, deux metteuses en scène sont primées, l’une pour son adaptation poétique de Maeterlinck (Julie Duclos pour Pelléas et Mélisande) ; l’autre pour sa pièce « footballistiquement » féministe (Pauline Bureau pour Féminines). L’interprétation par André Marcon d’une femme comme les autres lui vaut le prix du Meilleur comédien. Ludmilla Dabo, actrice protéiforme qui joue, danse et chante avec une fougue contagieuse obtient le prix de la Meilleure comédienne. Prime à la jeunesse avec Romain Daroles qui réinvente Phèdre en un seul en scène décapant et Aurore Fremont, la figure d’Électre dans la fresque féministe de Simon Abkarian. Une mention spéciale est attribuée à l’ovniesque et transgenre HEN de Johanny Bert. Enfin, le Prix du meilleur Spectacle étranger revient à l’artiste russe Kirill Serebrennikov, pour son très « queer » Outside à qui le Syndicat affirme son entière solidarité face aux intimidations et autres mesures d’assignation dont il est victime dans son pays. »

Dans ce nombre impair idéologiquement pur, à faire pâlir de jalousie Soviétiques d’hier, Chinois et macronistes du jour, et parfaitement assumé, les « critiques Théâtre » (comme ces gens se nomment, et « s’écrivent » avec une casse bizarre) ont fait preuve d’objectivité. Laquelle éclate dans cette phrase merveilleuse :

« L’ensemble du palmarès Théâtre révèle de belles nuances anticipatrices et politiques d’une société féministe non genrée et plus égalitaire. »

Oui, de belles nuances anticipatrices. Car le « critique Théâtre » connaît l’avenir. Il sait. Ce sera parfait. Le reste aura été exterminé.
J’avoue que dans le paragraphe cité plus haut l’épithète ovniesque m’avait également ravi.

Nous avons la chance en France d’avoir une « critique Théâtre » intéressée par l’art et sans aucun biais idéologique. Le monde entier nous envie ces « critiques Théâtre ». Ils sont part de l’exception culturelle à la française.
Vive la critique critique ovniesque féministe transgenre queer anticipatrice et plus égalitaire ! (Je trouve que ça fait vieillot, d’un coup, « plus égalitaire », non ?)

Plus loin dans le communiqué de presse, le détail du « palmarès Théâtre » des « critiques Théâtre » laisse paraître quelques prix qui n’ont pas semblé pouvoir être récapitulés dans la paragraphe introductif cité plus haut (lequel parlait pourtant de « L’ensemble du palmarès ») :
On y trouve Rouge de John Logan mis en scène par Jérémie Lippmann, qui reçoit le prix Laurent-Terzieff ; le prix des meilleurs éléments scéniques qui va à Stéphane Braunschweig et celui du meilleur livre sur le théâtre à un recueil d’éditos de Jean-Pierre Han.
C’est un avertissement. Va falloir s’adapter, les doudous. Sinon, vous allez finir comme cette pauvre J. K. Rowling qui pense encore que seules les femmes ont leurs règles.

Au moment de terminer cette chronique élogieuse, je me demande si je ne vais pas demander à devenir un « critique Théâtre » professionnel reconnu pour ses impairs par ses pairs — il faut deux parrains (le rédacteur en chef de Profession Spectacle ne serait-il point membre de ce très puissant syndicat ? En revanche, je ne vois pas Jimmy Hoffa…)  — et rejoindre cet ufologique et néanmoins ovniesque Syndicat professionnel de la critique.

Pascal ADAM

Lire les dernières chroniques bimensuelles de Pascal Adam :
Autocritique, dialectique, mauvaise foi
« Ce qui cesse avec nous… »
Nouvelles de nulle part
Vive la peur !
Pangoman™ et la littérature
.



Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.