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« Médée black » de Michel Azama : Jason et Médée à la Nouvelle-Orléans

« Médée black » de Michel Azama : Jason et Médée à la Nouvelle-Orléans
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Michel Azama, dramaturge et ancien président des E.A.T., vient de faire paraître trois courtes pièces aux éditions Théâtrales, dont Médée black qui reprend la célèbre figure de l’Antiquité pour la faire ressurgir en chanteuse de cabaret noire, dans une Louisiane jazzy dominée par des blancs sans scrupules – à commencer par Créon, le maire de la ville. Une écriture talentueuse qui ne se déploie pas jusqu’au sang… d’encre.

Le recours à la mythologie constitue un axe évidemment fort de l’écriture dramaturgique, des classiques du XVIIe siècle aux œuvres nées à partir de l’entre-deux guerres du siècle dernier : Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Jean Cocteau, Henry de Montherlant, Jean-Paul Sartre… Il n’y a donc a priori rien de surprenant à ce qu’une telle tradition perdure et soit renouvelée par des approches contemporaines.

Deux approches contemporaines du mythe antique

Cette manière conventionnelle qui consiste à repartir du mythe antique afin de lui donner des consonnances contemporaines n’a guère cessé, que l’on pense à des textes aussi différents que Pasiphaé ou comment on devient la mère du Minotaure de Fabrice Hadjadj (éditions Desclée de Brouwer) ou Iphigénie ou le péché des dieux de Michel Azama (éditions Théâtrales), auteur à l’origine de notre présent propos et dont nous parlerons plus loin.

Il me semble qu’il y a toutefois une rupture récente entre deux approches du mythe : la première, conventionnelle, que je viens d’évoquer ; la seconde, plus jeune, consiste à affubler de noms antiques des « héros » résolument actuels.

Cette dernière tendance me frappe de plus en plus, à mesure que je lis les textes écrits par des auteurs vivants : mon collègue Frédéric Dieu s’en est fait l’écho dans sa critique de L’homme brûlé de Christophe Tostain (éditions Espaces 34), qui fait intervenir un Zeus et une Léda.

J’ai également eu l’occasion de m’entretenir longuement avec Magali Mougel, notamment à ce sujet, parce que la jeune dramaturge use abondamment de ce procédé : ses personnages s’appellent Lilith ou Léda, quand ils ne sont pas repris à des œuvres plus modernes, telles que Les Liaisons dangereuses. À mon interrogation, Magali Mougel a répondu sans sourciller :

« Si je les avais appelés Yvette, Jean-Michel et Ahmed, je pense qu’on ne prendrait pas cette tragédie, ces figures, au sérieux. La mythologie, ce sont des récits de fondation universels, et non réservés à une élite. Si Lilith à l’estuaire du Han avait été appelé « Véronique à l’estuaire du Han », auriez-vous porté le même intérêt à ce texte ? »

« Probablement pas », lui ai-je alors répondu.

« Voilà, la réponse est la même à chaque fois. Je revendique une intertextualité […] Nous avons besoin de ces grands miroirs pour regarder notre petite existence. »

Je comprends évidemment l’intention mais, sans juger du bien-fondé général de la démarche, je ne peux néanmoins pas m’empêcher d’y voir, la plupart du temps, un constat d’échec, comme si les écritures théâtrales contemporaines étaient impuissantes à créer de nouvelles mythologies, ou des héros qui résonnent dans le temps, dans la langue par exemple, jusqu’à devenir un verbe, un adjectif, un substantif, tel le Don Juan de Tirso de Molina, de Molière et de Mozart.

Pire, je serais parfois enclin à y voir un pillage en bonne et due forme de la notoriété et de l’autorité du répertoire antique, afin de rendre plus crédible et moins critiquable l’écriture de drames contemporains.

Nova et vetera

Michel Azama, Médée black, éditions ThéâtralesDans sa pièce Médée black, de loin le plus intéressant des trois textes publiés ce mois-ci, en un seul volume, par les éditions Théâtrales, Michel Azama s’inscrit dans ce courant récent. À l’inverse de Iphigénie ou le péché des dieux, il situe l’action dans le présent, au cœur d’une grande ville américaine : Médée, jeune chanteuse noire de cabaret, est en couple avec Jason, père blanc de ses deux enfants. La pièce s’ouvre sur une conversation que ce dernier a avec un dealer noir nommé Dean, par ailleurs frère de Médée : Jason vient d’être nommé commissaire. Pour que cette promotion soit définitivement actée, Créon, le maire blanc de la ville, lui demande de quitter sa compagne et de devenir son gendre.

Aux protagonistes mythologiques, Michel Azama mêle ainsi des personnages contemporains : outre Dean, jeune homme à la fureur de vivre, il y a l’oncle Baltimore et la tante Philadelphie, « trop musiciens et pas assez crapules pour s’en sortir ».

Cette Médée noire – terme que je préfère à « black », qui fait trop souvent écran pour cacher un malaise (précisons que le terme se justifie dans la pièce du fait que l’action se déroule outre-Atlantique ; a-t-il voulu faire, par ailleurs, un jeu de mot en anglais : Médée black… « made in black » ?) – n’a pas la densité de l’héroïne d’Euripide. Elle n’est pas la meurtrière de son frère Absyrtos, ni la cruelle mystificatrice des filles de Pélias.

L’action de la pièce se situe, si l’on cherche un parallèle approprié, alors que Médée et Jason sont à Corinthe, chez le roi Créon. Nous connaissons l’histoire antique : Jason tombe amoureux de Créuse, fille de Créon, répudie Médée et se marie en secondes noces avec elle ; la première épouse éconduite, qui avait tout abandonné pour l’homme qu’elle aime, se voit soudain chassée de la ville ; elle tue Créuse, Créon et les deux enfants qu’elle a eus avec Jason, avant de s’enfuir de la ville.

Extraits à creuser

La Médée antique est ambiguë, entre la folie destructrice et la grandeur sauvage, entre l’amour dévastateur et la “consumante” haine. Si la Médée de Michel Azama n’est pas simpliste, elle se révèle néanmoins plus monolithique, bien qu’oscillant entre la rage, entretenue par la drogue, et l’orgueilleuse innocence. Elle ne commet ni crimes ni tueries sanglantes avant l’exécution – tout de même ! – de ses enfants (que l’oncle Baltimore considère curieusement comme un acte d’amour). Son frère n’est pas découpé en morceaux par ses soins pour retarder les poursuivants ; il est la victime d’une police aveugle et indifférente.

« Que ton mariage soit stérile. Que Dieu te fouille avec sa torche et brûle les saloperies que tu as dans le cœur. Que la fiesta se tourne en deuil et que tes actes empoisonnent ta vie. Que ta queue engendre du foin, conçoive de la paille pour descendance. Tu avais la tournure d’un homme, la beauté d’un être humain, la douceur de l’arbre qu’on plante et qu’on regarde pousser après la pluie. Je te regardais pousser. Je disais même, il ne sera pas toujours flic, il vaut mieux que ça. » (Médée à Jason)

Jason présente de belles nuances, homme bon et lâche, implacable arriviste et pantin désarticulé.

« Je prends Dieu à témoin, je venais pour t’aider mais tu n’aimes que le malheur. Chez toi, le tourment est un besoin, tu te sens diminuée partout, sauf en enfer. » (Jason à Médée)

Cette pièce aurait mérité d’être approfondie, creusée jusqu’à la douleur la plus indicible. Il faut du temps, beaucoup de temps pour atteindre le point capital, substantiel, d’un personnage ; le temps manque pour explorer jusque dans les replis du verbe ces mots susceptibles d’exprimer les divisions qui défigurent une société.

« Tu débarques comme un scandale au milieu de mon malheur. Tu exiges, tu donnes des ordres. La vie a toujours été si facile pour toi. Une vie où il n’y a rien d’autre à faire qu’à hériter. Tu viens comme le père Noé qui a chassé son fils Cham au fin fond de l’Afrique, mais Noé avait des excuses, il était saoul comme une bourrique, pas toi. Depuis le temps que je chante toute la douleur de Dieu sur la tête des nègres et des pauvres blancs, je suis comme un bœuf usé. Oui, je chante et c’est ma consolation. » (Médée à Créon)

Une langue qui ouvre… à un vœu

L’actualisation contemporaine me semble, comme j’ai pu le mentionner plus haut en conclusion de mon échange avec Magali Mougel, parfois paresseuse. En somme, il n’est apparemment rien pour retenir l’attention. Apparemment…

Car il y a la langue de Michel Azama, qui ouvre constamment des perspectives, qui déploie une ambiance que nous souhaiterions voir s’installer autour de nous, pour en sentir toute l’impétuosité et la violence. Cette pièce aurait mérité d’être approfondie, précisément parce que ce qui nous est dévoilé retient notre attention – mais pas encore notre respiration. Nous le regrettons d’autant plus que le talent (connu et reconnu) de l’écrivain affleure à chaque page.

L’usage des noms antiques, par la symbolique qu’ils charrient, dispense en un sens d’avoir à scruter, sonder, fouiller et intensifier les personnages. Ce choix, même inconscient, est légitime ; il se fait selon moi au détriment de l’intrigue, des héros. Il est un vœu, qui m’apparaît au moment de clore cette chronique : la reprise du texte par l’auteur, afin qu’il soit essoré de toute son encre, de tout son sang.

Pierre MONASTIER

Michel Azama, Médée black / Ailleurs, la vraie vie / Un ange à ma porte, éditions Théâtrales, 2018, 84 p., 14 €



 

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