La gentille finance verte est la nouvelle vague de l’économie. Derrière cette énième mode, c’est toutefois bien la puissante finance mondiale qui est à l’œuvre. Les efforts de la finance verte peuvent ainsi apparaître dérisoires, face à l’immensité des flots de financement qui submergent nos économies…

Actualité de l’économie sociale

Il y avait la finance éthique, la finance solidaire, la finance équitable, la finance alternative. Tout cela est passé de mode, emporté par une vague nouvelle, celle de la finance verte. Mais ça reste la même chose. Des petits donateurs, la plupart animés d’une foi sincère, alimentent des micro-ruisseaux d’argent désireux de faire le Bien. Et surtout, désireux de se distinguer des gros fleuves d’argent ordinaire qui ne savent pas où est le Bien et qui n’en finissent pas de nourrir le Mal.

Par analogie, par cousinage, cette finance est assimilée à l’Économie Sociale. On avait fait de même pour le micro-crédit, celui de Yunus au Bangladesh comme celui de l’ADIE dans nos campagnes. Pourquoi pas ? Mais à condition d’éviter le piège qui incite à mettre au cœur ce qui n’est qu’aux marges, à faire de l’intention une vertu cardinale surpassant l’action, à confondre financement et investissement.

Je suis avec beaucoup de sympathie la démarche, déjà ancienne et chevronnée, des CIGALES (Clubs d’investissement pour une gestion alternative de l’épargne solidaire). Chacune d’entre elles a le droit le plus strict de choisir comme elle l’entend ce qu’elle veut financer. Mais j’ai aussi le droit de ne pas apprécier tel ou tel de ses choix. Et je dénie à qui que ce soit le privilège d’ériger en Bien absolu l’une de ses préférences et de chercher à me l’imposer. A fortiori s’il ne s’agit que d’une mode, d’un simple effet de contagion de l’air du temps.

Et ce qui est vrai pour un groupe de personnes privées l’est d’autant plus pour un produit bancaire, tel ou tel « livret d’épargne solidaire », dont les bénéficiaires ne doivent en aucun cas se trouver sur une liste rouge établie par une commission de censure bien-pensante, consensuelle et inclusive : ni alcool, ni tabac, ni pétrole, ni fabrication d’armes, mais à profusion éoliennes, véganeries et vélos électriques. D’autant que l’industrie financière, comme toute industrie, privilégie la production de masse et la standardisation ; or en la matière, il existe déjà un marché, bien plus vaste que celui des bobos occidentaux, qui est la finance islamique ou « charia compliance», sur laquelle il est facile de s’aligner. Moyennant quoi, il vaut mieux que chaque souscripteur ne soit pas trop informé de ce qui est, in fine, fait de son argent.

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Je souris quand une grande banque bien connue, qui n’a jamais été partie prenante dans l’industrie lourde, annonce à grands renforts de trompettes qu’elle va définitivement « sortir du charbon », c’est-à-dire cantonner dans une filiale discrète un petit dix-millième de son activité. Ce n’est là que du pur opportunisme verdatoire. Qu’on le veuille ou non, on continuera d’extraire du charbon pendant encore un bout de temps, et c’est une activité minière qui demande beaucoup de financement ; aucun groupe bancaire solidement investi sur ce marché n’acceptera d’en abandonner sa part au profit de ses concurrents. Ce qui peut se passer, c’est que se constitue ainsi, de proche en proche, un secteur financier gris qui échappe à la puissance de l’opinion.

Car si les clients des produits bancaires « éthiques » pèsent relativement peu de chose, il n’en est pas de même de certains actionnaires institutionnels qui ont leur propre politique de communication vis-à-vis de leurs mandants. Vous vous êtes peut-être demandé pourquoi le groupe Total, l’entreprise la plus haïe par les écolos depuis des décennies, s’est récemment verdi au point de changer de nom ? Ce n’est certes pas pour faire des courbettes aux ONG auxquelles il a déclaré une guerre à mort. C’est simplement que plusieurs de ses actionnaires américains, des fonds de pension qui gèrent les avoirs de caisses de retraite, l’ont exigé, au nom du discours vert qu’ils tiennent aux retraités et futurs retraités étatsuniens. Ce n’est pas la gentille finance verte qui fait ainsi bouger le monde, c’est la puissante finance mondiale. Tant pis pour l’Économie Sociale et ses rêves de « pollinisation ».

Je ne comprends rien à la marche (financière, s’entend) du monde qui nous entoure. Des sommes d’argent phénoménales y sont injectées chaque jour par les banques centrales. Des bulles de toutes sortes se forment sur les marchés boursiers et immobiliers. Des fortunes impensables éclosent et n’en finissent pas de s’étendre. Cela devrait exploser, cela devrait avoir explosé depuis déjà un bout de temps, la théorie le veut et le démontre, et pourtant cela tient toujours. Les Cassandre annoncent la catastrophe imminente, et celle-ci se fait attendre. Non, je n’y comprends rien.

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Ce que je vois, c’est combien les efforts de la finance verte peuvent apparaître dérisoires, face à l’immensité des flots de financement qui submergent nos économies. Il y a tellement d’argent inutile et factice, dont les détenteurs ne savent que faire, que les milliards s’engouffrent par dizaines, par centaines, dans le marché purement fictif des cryptomonnaies qui n’est qu’un casino planétaire qui ne repose sur aucune contrepartie (sinon la crédulité des souscripteurs) et qui peut s’effondrer en une seconde sans laisser de trace. Bien moins qu’un pet de nonne. Bien moins qu’une vesse de loup.

Et cependant, dans le même temps, des populations entières continuent à trimer pour des queues de prunes, à manquer des quatre sous nécessaires pour finir leur mois. Des millions d’entreprises continuent à tirer la langue et à courir après leurs factures impayées. Ici, la valeur du travail et de la peine impose toujours sa loi d’airain, pendant que là, la spéculation stérile bat tous ses records. Non, je n’y comprends rien.

Je vois que les classes aisées et vieillissantes ont, de par le monde, amassé un niveau d’épargne bien plus élevé que ce que leur appétit chancelant pourrait consacrer à l’investissement. Ce supplément d’argent, cette épargne qui ne s’investira pas, ne sert à rien, tant sur le plan moral que sur celui de l’efficacité économique, ne vaut rien. Qu’il soit prélevé sous forme d’impôt ou emprunté pour faire monter la dette publique n’en changera pas la nature. Il nous faut un véritable jubilé, selon les termes suggérés par l’Ancien Testament, pour remettre tous les compteurs à zéro.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.