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Obsolescence programmée et Économie circulaire

Obsolescence programmée et Économie circulaire
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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre*]

Tout semble opposer ces deux expressions de création récente. L’obsolescence programmée est une arme déloyale entre les mains de capitalistes sournois et avides qui ne cherchent qu’à nous obliger à leur acheter encore et toujours plus leur camelote, tandis que l’économie circulaire est une pratique vertueuse et citoyenne visant à préserver les ressources de la planète en orientant la conception et le cycle de vie des produits vers un maximum de recyclage et de récupération. D’un côté le Mal, le gaspillage, l’hyperconsommation, et de l’autre le Bien, la sobriété, l’intérêt général.

Rien ne semble donc permettre leur rencontre, a fortiori leur complémentarité. Et cependant, le diable aimant à se cacher dans les détails, il me semble que des rapprochements inattendus se dessinent et prennent consistance. Le verdissement permet à l’appareil de production de maintenir ses débouchés, et de façon symétrique, les objectifs du développement durable donnent aux apôtres de la tempérance un alibi de choix pour goûter aux délices du déclassement prématuré et du renouvellement accéléré des produits.

Certes, le mariage n’est pas encore consommé. Mais le marieur, lui, est aisé à démasquer ; c’est l’état d’esprit keynésien qui, dans sa version vulgaire, a supplanté le marxisme dans les esprits de la majorité des intellectuels et des universitaires. Selon ce credo implicite, les motivations tant du producteur que du consommateur de l’économie classique sont frappées de suspicion, tandis que l’action publique bénéficie toujours d’un préjugé favorable. Et lorsque celle-ci rencontre, cela arrive parfois, les intérêts des entreprises, il n’y a qu’à verdir l’ensemble pour emporter l’adhésion générale, quitte à mettre à la casse des générations technologiques entières d’équipements en parfait état de fonctionnement.

Ce processus a connu ses premiers succès avec l’affaire des trous dans la couche d’ozone. Le terme d’économie circulaire n’existait pas encore, son précurseur l’économie de circularité sans doute non plus, et le sentiment général du public, naturellement hostile aux gaspillages de toute sorte, n’avait pas encore de relais scientifico-politique comme aujourd’hui.

S’agissant d’événements qui se sont déroulés par phases successives, sur de longues années, il est délicat d’établir une chronologie et d’en inférer des causalités. Je resterai donc très prudent. Je pense néanmoins que la réussite technique de l’opération, menée au niveau mondial, de suppression du fréon et des autres CFC (chlorofluorocarbures) des fluides frigorifiques a eu de considérables répercussions tant sur les politiques publiques que sur le comportement des entreprises et sur l’acceptabilité de l’opinion vis-à-vis de l’obsolescence administrée.

Le protocole de Montréal, qui institua ces interdictions, date de 1987. Il se traduisit en peu de temps par d’impressionnantes mises au rebut d’équipements industriels, pour certains flambant neufs, et pour les particuliers par l’impossibilité de réparer les matériels tombant en panne. Sur le plan macroéconomique, l’affaire était typiquement keynésienne : faute d’une demande spontanée assez soutenue, la croissance s’anémie ; et pour la revivifier, il suffit de la décréter, en provoquant artificiellement des dépenses. Mais surtout, elle se développait sur un terreau d’opinions unanimement favorables.

Pour les États, une relance par l’investissement industriel est toujours plus rassurante qu’une relance par la consommation des ménages. Et la conviction se répandit que peu importe si les substituts ne sont pas encore au point, car face à l’urgence, les inventeurs trouvent et les innovations arrivent sur le marché. Aujourd’hui, cette idée-là est bien ancrée dans les esprits, et nous risquons de le payer chèrement.

Pour les entreprises, peu importe la dépense, car il s’agit d’une décision internationale venant de haut, donc les crédits seront ouverts et la concurrence ne sera pas faussée, puisque tout le monde sera soumis aux mêmes obligations. Et de toutes façons, de nouveaux équipements apporteront des gains de productivité. Quant aux industries thermiques, aérauliques et frigorifiques, elles pouvaient se frotter les mains : jamais la mariée n’avait été aussi belle !

Enfin, pour les particuliers, bien obligés de croire au discours des scientifiques, du moins tant que des tour-opérateurs ne leur auront pas offert un voyage en ballon stratosphérique pour humer eux-mêmes la couche d’ozone, il restait un vague sentiment de satisfaction civique : la sauvegarde de la planète vaut bien quelques sacrifices ! La leçon a été retenue, et reprise à la puissance dix, pour le changement climatique.

Le protocole de Montréal servit de modèle pour deux autres opérations keynésiennes menées une dizaine d’années plus tard : la grande peur de l’an 2000, qui conduisit les entreprises à renouveler totalement leur parc de logiciels, et l’introduction de l’euro pour laquelle les enjeux techniques furent savamment gonflés. Entre-temps, on avait assisté à la diffusion de la micro-informatique dans le grand public, relayée par les débuts de celle du téléphone portable, deux domaines où le renouvellement rapide des systèmes et des normes a atteint des sommets. Il y eut également, en France, le début de la prime à la casse pour favoriser les achats de voitures neuves (les « balladurettes » de 1994), puis (notamment en Grande Bretagne) les effets de la « crise de la vache folle » qui virent des sacrifices d’animaux et d’aliments « contaminés » à une échelle encore jamais vue.

Depuis, l’obsolescence programmée par les États, notamment sous couvert de justifications climatiques, est devenue une pratique banale dont l’efficacité s’estompe à mesure que l’on en abuse, comme le furent naguère les relances keynésiennes par la consommation. Et il me semble qu’en conséquence, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, nous jetons de plus en plus de matériels qui pourraient encore rendre de bons et loyaux services. Et si l’économie circulaire ne sert qu’à les collecter pour en récupérer les matières premières, nous sommes bien loin de ses ambitions affichées. Lequel l’emportera, du chien qui aboie ou de la caravane qui passe, lequel nous enfoncera toujours plus dans la démesure, lequel nous laissera revenir à une certaine raison ?

Philippe KAMINSKI

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* Faut-il le rappeler ? Les tribunes libres n’engagent que leurs auteurs, dans la limite du respect de la loi.



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