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Pascal Adam – Gangsta Rep. De ce qu’il advient des bonnes résolutions

Pascal Adam – Gangsta Rep. De ce qu’il advient des bonnes résolutions
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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.

« Restez chez vous »

Voilà, c’est reparti. C’était l’été, il a fait chaud, les journalistes eux-mêmes s’en sont aperçus, on est parti un peu, on a joué à ralentir le temps. Résultat, il a passé comme une trombe. Rien de nouveau sous le soleil, exactement.

Je ne vais dire du mal de personne en particulier, j’ai peut-être été injuste, les gens valent peut-être mieux que ce qu’ils pensent, disent, font. Finalement. Oui, j’ai pris des résolutions. Hum.

Je pourrais vous parler de deux ou trois beaux livres, mais je ne les ai pas sous la main, et, dans la défense, je répugne à une approximation trop grande. J’y reviendrai peut-être, on ne sait jamais.

Je ne veux plus parler dans le vide du système, de la culture, du théâtre. Je me rends à l’évidence. Par exemple, le théâtre, c’est ce que font les metteurs en scène à partir d’un certain niveau de subventionnement. C’est un dogme. Quoi qu’ils fassent, et peu importe comment. Je m’y soumets. La preuve ? L’Université, malgré son vocabulaire inadéquat, lui sert de chambre d’enregistrement. Quoi qu’on enregistre. On appelle cela développer l’esprit critique et c’est bien, c’est bel et bon.

Il serait vain, idiot de s’opposer à ça. C’est puissant, c’est beau comme une autoroute. Et si on est contre les autoroutes, on ne les emprunte pas, c’est tout. On lève le menton, drapé dans sa fierté, on prend sa bicyclette, on ne craint pas d’avoir l’air d’un con, avec son p’tit vélo. C’est bien, c’est écolo, en passant on écrit des poésies indispensables, deux mille cent cinquante mots sur 96 feuillets et tant pis pour nos copains les arbres. Que nos ventes épargneront finalement.

*

D’ailleurs, à propos d’autoroute, comme plein de gens, j’ai vu le dernier Mission : Impossible au cinéma, un dépliant touristique comme jamais. Je serais la Mairie de Paris, je porterais plainte, d’abord parce que c’est chic de porter plainte, ensuite parce que c’est frustrant de voir tant d’efforts acharnés pour saloper une ville contredits par un vulgaire blockbuster.

Mais foin des autoroutes ! occupons-nous donc, citoyens, de nos affaires, de nos oignons, et finalement de nos organes. Essayons, même, de lier affaires et organes, et partons en autofiction. Voilà, racontons nos vies, leurs seins, nos vits, ou l’inverse, le fric, le fric, le fric, et puis comment il a fallu encore parler et à quel point ça a merdé. C’est l’autoroute romanesque de notre temps.

Pardon, j’ai cru changer, j’ai simplement roulé brièvement sur une bretelle entre deux autoroutes. Il existe une poésie des bretelles, je sais. Il m’arrive de m’y adonner. Pas seulement l’été.

*

Mais chut, allons, soyons sérieux, quittons cette autoroute, voici les marronniers, la rentrée littéraire, par exemple. J’ai toujours une pensée émue, là je mens, pour les garçons et les filles qui auront, après sept ou huit tentatives infructueuses, publié leur premier roman, qui sera leur dernier, pour cause de vingt-deux exemplaires vendus, ou offerts aux copains, va savoir. Rendons-nous à l’évidence, tout le monde écrit, tout le monde a du talent, peut-être du génie, un million de manuscrits passionnants poireautent dans la file, le système est constipé, dix mille kilomètres de bouchons sur l’autoroute, puis le drame d’un crétin qui percute un camion, c’est ballot.

Voilà, je ne suis pas sorti des autoroutes, j’ai pris quatorze bretelles et j’ai tourné en rond, dans le fouillis des grandes rocades de notre temps. Tout était bien indiqué, bien balisé pourtant.

Au passage, j’ai dû entamer un peu mes résolutions, et j’ai bien dû froisser quelques-uns de mes susceptibles contemporains. Moi qui voudrais tellement plaire à tous, que l’on m’aime, que l’on soit d’accord avec moi. Bref, qu’on ne me fasse pas chier. Laissez-moi être mort comme tout le monde.

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Je mens depuis le départ, j’avoue.

C’est ma résolution de ne plus écrire de théâtre qui a vacillé cet été. Pas celle de ne plus dire du mal du monde. Je dois avouer que la manière qu’a eue le président de la République de perdre une Coupe du Monde que des sportifs lui avaient amené sur un plateau a été rien moins que tordante. Je ne perds jamais une occasion de rigoler. Même dans ce cimetière-là.

La résolution a vacillé seulement. Elle ne s’est pas effondrée.

Je ne me suis donc pas lancé dans l’écriture de Gangsta Rep.

Pourtant, c’eût été une sorte de pantomime impossible à représenter où que ce soit, d’une durée imaginaire de dix-douze minutes. Format impeccable. Le sujet ne mérite pas plus long.

Et puis, Gangsta Rep, ce titre me tentait. Coquetterie. Vanité.

J’aurais repris les personnages d’une pièce écrite en 2011 et représentée en 2017, qui s’appelait Le président, la journaliste et rien, mettant aux prises trois personnages dans les jardins du palais de l’Élysée : le président, la journaliste et… le Soldat Inconnu.

Oui, oui, je sais. Je suis en train de faire pire. Je vais vous raconter une pièce qui n’est pas écrite.

Le président, la journaliste et rien était une pièce dans laquelle il ne se passait rien, sinon qu’au final la journaliste au service d’obscurs oligarques invisibles avait laissé son amant de président claquer d’une crise cardiaque ou d’une indigestion causée par un excès de bonbons, sans penser une seconde à assister cette impuissante personne en danger, puis assassiné avec son propre sabre le Soldat Inconnu, grincheux grognard jamais d’accord, avant de violer son cadavre, parce que, quand même, on a des besoins.

Voilà pour le pitch, pour parler comme les cochons de la télé.

Gangsta Rep eût été un additif, en quelque sorte.

Une mise à jour.

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Gangsta Rep, pantomime – synopsis à la machette (enfin, à l’arme blanche de votre choix)

Les principaux personnages sont légèrement différents, sauf le Soldat Inconnu, qui est mort la plupart du temps.

Le président est ressuscité. Pour la bonne raison qu’il en faut toujours un, même obsolète, pour décorer. Il n’a donc toujours pas vraiment de nom, ou bien parfois Benoît Fromage, allez comprendre. Mettons, le président Bonbon.

La journaliste, quant à elle, a changé de sexe. Et de métier aussi. C’est à se demander si c’est le même personnage. On n’a qu’à dire que oui. Appelons-la.e Bob Machin, mais ça n’a aucune importance.

L’essentiel étant qu’ils soient toujours ce couple officieux, vaguement caché, quoique tout le monde soit à peu près au courant, sans l’être tout à fait.

Un prologue – moins d’une minute – très bref nous informerait de ces changements.

Les deux comédiens réglementairement face au public.

BOB MACHIN. – J’ai changé de sexe.

LE PRÉSIDENT BONBON. – J’ai changé de trou.

BOB MACHIN & LE PRÉSIDENT BONBON. – C’est beau, l’amour.

Un temps bref.

BOB MACHIN. – J’ai changé de métier. Je garde ton cadavre, mon amour.

LE PRÉSIDENT BONBON. – C’est bien, les majordomes, c’est désuet, c’est poétique. Je me sens en sécurité.

On entend le début d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss.

Fin du prologue.

On peut aussi se dispenser du prologue parlé, évidemment.

Ce serait même mieux. Chaque personnage pourrait se présenter, toujours face au public, avec une distanciatrice pancarte à la Brecht : « Le Président », « le Majordome ». Si les acteurs se trompent de pancarte, ce n’est pas grave.

Comme la saynète en son ensemble, qui suit, serait une comédie-ballet un poil foutraque, d’autres personnages se sont glissés dedans, qui n’avaient a priori rien à y faire – mais les a priori, c’est mal.

Le synopsis est simple.

*

Acte I. – 7-9 minutes

Sur le tapis du Palais, il y a une tache.

Cette tache est le cadavre du Soldat Inconnu, qui est demeuré là depuis un temps indéterminé. Ce n’est pas joli à voir et ça pue.

On n’arrête pas de nettoyer cette tache. C’est-à-dire, de se mettre à plusieurs – les personnages principaux et d’autres comparses aux costumes incohérents – pour évacuer l’horrible cadavre.

Et quand on revient, horreur ! la tache n’est pas partie et le cadavre est encore là.

Alors on recommence.

Plusieurs fois.

Avec des incidents divers – crises de nerfs, prises de pieds dans le tapis, violences conjugales, lancers de vaisselle précieuse, torsion des oreilles, enfoncement du petit bout de bois, meurtre gratuit d’un subalterne, etc. – allant si possible crescendo.

Pas de dialogues, le moins de paroles sensées, simplement des borborygmes ou des gros mots, bref, la belle langue de ce siècle. Le tout sur une musique de cinéma muet, rapide, guillerette, ou un quadrille français accéléré.

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Acte II – 2 ou 3 minutes.

Acmé. Le cadavre du Soldat Inconnu est toujours là.

Découragement des protagonistes principaux.

Entrée inattendue, sur l’andante du concerto pour piano n°21 de Mozart (K. 467), d’un personnage historique légendaire et guerrier au choix – Napoléon, saint Louis, Jeanne d’Arc, Clemenceau, Édith Piaf, Richelieu – qui a pour corollaire magique (il faut bien ça) le verrouillage de toutes les issues.

Ce personnage mythique empoigne par sa veste de drap bleu horizon le Soldat Inconnu, le lève à la force des bras, ce qui le ressuscite, et lui ordonne d’une voix forte, à la Arnaud Amaury en 1209 :

– Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !

Le Soldat Inconnu saisit son sabre et massacre les prétendants.

Fin.

*

Comme toute cette pantomime est filmée, il y un générique avec les noms des acteurs et des techniciens, ainsi que ceux des bailleurs de fond, qu’on imagine évidemment nombreux et prestigieux, publics et privés.

Musique au choix : La Marseillaise. Ou du rap. L’idéal serait une commande publique d’une Marseillaise rapée à un artiste en vue. Médine, par exemple. Si tout cela est trop polémique, on peut mettre la version japonaise, par Kenzo Saeki, du Lundi au soleil de Claude François. D’ailleurs, tout se vaut.

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*     *     *

Tout cela n’est pas sérieux, je précise.

Tout cela est très sérieux.

Je n’accorderai jamais les droits de représentation d’une horreur pareille.

D’ailleurs, personne ne me les demandera.

Et je les vendrai très cher.

Je crois que je ne vais pas signer cette chronique, d’ailleurs.

Pascal ADAM

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